24
Août
2015

Voyage à RectoVerso. Conte philosophique

 

Il existe quelque part un pays où l’on dit «merci» à ceux qui acceptent ce qu’on leur offre. Il se nomme RectoVerso. J’y fus accueilli et guidé par le Fou du Roi. En 7 jours, j’appris à découvrir ce pays et ses habitants.

Notre première visite fut pour le Roi. Il avait l’air contrarié.

– Notre roi est mécontent, me confia le Fou. On s’apprêtait à pendre un rebelle et le Roi décida de le gracier. Il envoya au bourreau un bref message, qui disait: «Pendez pas gracié ». Le bourreau pendit aussitôt le rebelle.

– Qu’as-tu fait, hurla le Roi. Je t’avais dit: « Pendez pas; gracié ».

 – Non, Majesté, rétorqua le bourreau. Vous m’avez dit: «Pendez; pas gracié ».

Immédiatement le Roi fit promulguer une nouvelle loi qui disait:

« Je suis responsable de ce que je dis. Vous êtes responsables de ce que vous comprenez ».

Le deuxième jour, nous rendîmes visite au Conseiller du Roi. Il vaquait à ses affaires et ne répondit pas à notre salut. Il y eut un long silence. Puis il me dit :

– Parle-moi car j’ai besoin de te parler. Et il ajouta:

 – Chacun dans sa solitude a besoin de partager. Tu n’as pas le pouvoir de contraindre les gens à s’ouvrir. Mais si tu prends le risque de te dévoiler à l’autre, peut-être se dévoilera-t-il à toi.

Quand nous rencontrâmes le Clown du Royaume, il portait un habit bariolé et excentrique et gesticulait en tous sens. Nous voyant approcher, il rit et dit:

 – Mon petit chien s’est cassé une patte ce matin.

Il était tellement drôle dans son accoutrement et sa façon de s’exprimer que le Fou et moi éclatâmes de rire. Il se fâcha.

Ce que tu es crie si fort que je n’entends pas ce que tu dis, lui rétorqua le Fou. Comment pourrais-je te croire ?

Notre entrevue avec l’Homme-qui-vit-autrement fut brève. A peine l’avions-nous quitté que j’émis à son égard un jugement très sévère.

Arrête-toi, me dit le Fou. Tu es en train de te condamner toi-même. Tu penses connaître cet homme que tu as à peine aperçu. Quand tu as parlé avec lui, mille résonances ont surgi en toi, mille souvenirs se sont éveillés. Ta première impression me renseigne sur toi, non sur lui. Il est ton miroir. Apprends à y reconnaître tes traits.

Le Sage du Royaume nous attendait chez lui. Nous devions parler philosophie et pour être sûr de ne point dire de bêtises, je m’étais informé et forgé une solide opinion sur les croyances et façons de penser des gens de Recto-Verso.

À peine installé, je me mis à faire part de mes connaissances et de mes convictions. Le Sage m’écouta sans rien dire puis nous servit une tasse de thé. Une fois ma tasse pleine, il ne s’arrêta pas de verser.

– Attention, criai-je, cela déborde de partout !

 – Ton esprit ressemble à cette tasse, me dit-il. Il contient trop d’idées préconçues, d’opinions toutes faites, de certitudes. Rempli comme il est, comment pourrais-tu entendre ce que j’ai à te dire ? Fais le vide, rends-toi disponible intérieurement et reviens me rendre visite une autre fois.

Le sixième jour, nous rendîmes visite aux Tailleurs de pierre. Je leur posai à tous la même question: « Que fais-tu ? »

– Je taille des pierres répondit le premier.

– Je gagne ma vie, dit le second.

– Je bâtis un temple, ajouta le troisième.

– Chacun sa vision, ajouta le Fou. Ta Réalité n’est pas Ma Réalité. Comprendre, c’est se mettre à la place de l’autre, prendre avec soi, prendre en soi. Le jugement commence là où s’arrête la compréhension.

Le septième jour, nous fîmes connaissance du Grand Juge du Royaume. Il est impartial, me dit le Fou, mais il n’a pas la vie facile. Ici les gens ont la passion de la contradiction. Ils n’ont qu’un but: prouver que les autres ont tort et se montrer les plus forts.

À ce moment, un groupe de trois personnes s’approcha du Juge.

– Selon les lois de notre pays, dit le premier, il est interdit de battre un animal sans raison. Mon compagnon vient de frapper mon chien à coups de bâton et il est à moitié mort. J’estime qu’il a mal agi et je demande réparation.

 Tu as raison, dit le Juge.

 – Si je l’ai frappé, dit le deuxième, c’est parce qu’il a dévasté mon jardin et ce n’est pas la première fois. Avec tous les dégâts que j’ai eus, j’estime avoir agi correctement et c’est moi qui ai droit à des réparations.

 Tu as raison, dit le Juge.

– Mais, dit le troisième, ils ne peuvent pas avoir raison tous les deux.

 Tu as raison, dit le Juge.

Et c’est ainsi que se termina mon voyage à Recto-Verso.
Si vous pensez que ce pays n’existe pas, réfléchissez-y à deux fois.

Charles Brulhart  1987

Version PDF de « Voyage à RectoVerso »

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